Tom Petty And The Heartbreakers “Mojo”Reprise/Warner
Jack White a évoqué dans ces pages il y a quelques mois sa lassitude à l’écoute de la musique actuelle, devenue fade, uniformisée par un manque d’audace général et le recours systématique à des outils tels qu’Auto-Tune, ce logiciel magique qui corrige les mauvais chanteurs. Visiblement sur la même longueur d’onde, Tom Petty, pour son nouvel album avec les Heartbreakers — le premier en huit ans avec son groupe historique — a décidé d’enregistrer live dans son studio, à l’ancienne, sans overdub et sans cette sécurité apportée par les ajustements électroniques. Une prise de risque qui a porté ses fruits : en agissant ainsi, Petty a donné un sacré coup de fraîcheur à ses Heartbreakers, jamais aussi bons que lorsqu’ils sont lâchés en liberté (la qualité du récent coffret “Live Anthology” en atteste). Cette approche trouve son origine dans un étonnant retour aux sources récemment opéré par le chanteur. En 2008, Petty a ressuscité le temps d’un album et d’une tournée l’un des groupes de sa jeunesse nommé Mudcrutch (qui hanta la scène rock floridienne de 1970 à 1975 et contenait déjà en son sein Mike Campbell et Benmont Tench, soit la colonne vertébrale des Heartbreakers). Trente ans après sa dissolution, le groupe a ainsi sorti son véritable premier disque composé de morceaux neufs et anciens. Afin de retrouver l’état d’esprit des seventies, Mudcrutch a enregistré de façon très spontanée et bouclé l’affaire en quinze jours, pour un résultat étonnant. Il n’en fallait pas plus pour que Petty décide de convoquer la grande réunion des Heartbreakers et d’appliquer la recette à son nouvel album. Résultat ? Le son est toujours poli, chromé, quoique nettement plus chaleureux que son dernier album solo produit par Jeff Lynne (“Highway Companion”). Débarrassé de la production cotonneuse de l’ex-ELO, Petty retrouve une vitalité et une fraîcheur qu’on ne lui connaissait plus. La différence saute aux oreilles dès le morceau d’ouverture “Jefferson Jericho Blues”, blues dylanien rondement mené. Arrivés en studio sans démo ni réel plan précis, les musiciens ont simplement pris du plaisir à jouer ensemble et à jammer sur des variations de vieux blues façon Chess, poussant même l’authenticité jusqu’à se les approprier comme s’il s’agissait de leurs propres compositions, à la façon de Led Zeppelin en son temps. Ces “Takin’ My Time”, “Candy” ou “Let Yourself Go” semblent parfois déjà entendues, peu importe. Sur cet album, Petty, aristocrate du rock américain dont la production a tendance à ronronner depuis quelques années, a retrouvé l’envie de se mettre en danger et par-là même une certaine pertinence. En s’aventurant dans le blues, Petty réussit à trouver son équilibre à mi-chemin entre les Allman Brothers et JJ Cale, alternant avec une nonchalance déconcertante rocks solides (“I Should Have Known It”), country-blues (“US 41” où l’association harmonica/ slide fait merveille) et morceaux plus laid-back, tels “The Trip To Pricate Cove”, “First Flash Of Freedom” ou la superbe “Good Enough” dont le groove évoque “I Want You (She’s So Heavy)” des Beatles. Lieutenant idéal, le guitariste Mike Campbell illumine chaque morceau de solos classieux qui sonnent bon la Gibson Les Paul et viennent sauver les quelques rares moments faibles de ce disque aux allures de jam-session qui risque de décontenancer quelques fans irréductibles. S’il est imparfait et pèche un peu par sa longueur, l’album porte un message fort : Tom Petty & The Heartbreakers sont de retour et ils ont retrouvé leur mojo. Eric Delsart
PISTE AUX ÉTOILES
INCONTOURNABLE EXCELLENT
CONVAINCANT POSSIBLE DANS
TES RÊVES